L’aguilaneuf (1ere partie). Un texte de Oscar Havard

L'aguilaneuf (1ere partie). Un texte de Oscar Havard

Il y a quelques années, un savant ecclésiastique de nos amis était nommé curé de la paroisse de X, en Basse-Normandie. Quinze jours à peine après son installation, le 31 décembre 187., il réunissait à l’église les enfants de huit à dix ans pour leur l’aire le catéchisme. Avant de commencer l’instruction, le nouveau curé prit, comme c’est l’usage, la liste des enfants, et se mit en devoir de procéder à l’appel des noms. Beaucoup étaient absents. Étonné de ce phénomène, le respectable ecclésiastique voulut s’informer des motifs qui avaient empêché tant d’enfants d’assister au catéchisme. Or, à chaque demande, il reçut des gamins présents cette invariable réponse : « Pierre, Paul ou Jacques est à… l’Aguilâneu! »

L’« aguilâneu » ! Que pouvait signifier ce mot? Le curé de X était, comme nous l’avons dit, un prêtre fort instruit ajoutons qu’avant d’être envoyé à X, il avait exercé le saint ministère à quelques lieues de là. Néanmoins, cet étrange « aguilâneu » était pour lui lettre close. Intrigué, désorienté, il dut demander des renseignements à plusieurs personnes de la paroisse, et ce ne fut qu’après une enquête laborieuse qu’il apprit que 1′ « » désignait, parmi le peuple, une tournée entreprise la veille du jour de l’an, à la porte des fermes voisines, par des bandes d’enfants pour quêter des étrennes.

Si nous avions le loisir de tirer une moralité de cette anecdote, ne serait-ce point le cas de constater une fois de plus combien les mœurs des classes populaires nous sont peu connues?

En général, il ne faut jamais affirmer qu’une tradition, ou une coutume, est tombée en désuétude ou n’a jamais existé. Les classes illettrées ont une telle peur du persiflage qu’elles opposent au besoin les dénégations les plus audacieuses à nos questions. Aussi, sans la collaboration du hasard, découvririons-nous le plus souvent peu de chose.

Pour en revenir à l’« aguilâneu, » disons que ce vocable d’allure bizarre a, depuis longtemps, exercé l’imagination des philologues. Si vous interrogez le moindre savant de village, il n’en est pas un qui ne vous affirmera sur-le-champ avec le plus magnifique aplomb que l’« aguilâneu » est tout simplement le cri que poussaient les druides quand, drapés dans une robe de madapolam blanc, et la main armée d’une faucille d’or, ils allaient dans les forêts ombreuses couper le gui sacré. Un siècle avant; Jésus-Christ, les prêtres de Teutatès parlaient français comme les Parisiens de 1883, et, prosternés au pied des chênes sur lesquels s’épanouissait la plante mystique, s’écriaient avec une correction puisée dans l’intimité de Noël et Chapsal : « 0 Gui de l’An neuf! »

Ne rions pas! Nombre de doctes auteurs ont adopté cette burlesque explication et la proposent encore à l’admiration de la jeunesse studieuse. Un savant bénédictin, dom Pelletier, avait pourtant, dès le dernier siècle, protesté contre cette ânerie et fourni des éclaircissements qui nous mettaient sur la voie de la véritable étymologie. Il est bon de savoir, d’abord, que la cérémonie du 31 décembre reçoit en France différents noms. Dans le Midi on l’appelle la Guilhmeou; dans la Haute-Bretagne, dans l’Aunis et la Saintonge, la Guiloneu, dans la Touraine, la Guillonée, dans la Champagne, la Guimandeau, dans la Haute et la Basse-Normandie, les Haguignettes; dans la Beauce, les Égulables, au Canada, la Ignolée; dans la Basse-Bretagne enfin, Éghinané. Eh bien, dom Pelletier se demande si cette dernière expression ne serait pas formée des trois mots que voici, agglutinés : « enghin an eit » – « le blé germe ». Cela paraît d’autant plus probable que la fête du 31 décembre et les étrennes qui se distribuent ce jour-là se disent également « Éghinat ». En criant : « Le blé germe! » les anciens Celtes voulaient-ils célébrer le phénomène de la vie végétale qui coïncidait avec la fête du Soleil que nos ancêtres solennisaient le même jour, et jetaient-ils ce cri comme, plus tard, les chrétiens lançaient le cri de « Noël »? Nous ne pouvons rien affirmer à cet égard. Dom Pelletier pense, lui, qu’en chantant Éghinat! les Bretons faisaient allusion à ces paroles prophétiques que l’Église psalmodie pendant l’Avent : Apariatur terra et germinel Salvatorem. ! Quoi qu’il en soit, il paraît certain, d’après le témoignage même de M. le vicomte de la Villemarqué et de l’illustre Jacob Grimm, que la racine d’éginhat est eg qui signifie « force, pousse, germe ».

À l’origine, les quêteurs de l’Aguilâneu sollicitaient une modique aumône, et faisaient deux parts de l’argent qui leur était donné. Avec la première, ils s’offraient un festin pantagruélique; la seconde était consacrée à l’entretien de la chapelle du patron de la paroisse.

S’il faut en croire Noël du Fail, conseiller au parlement de Rennes, le mot Aguilâneu désignait, au XVIe siècle, non seulement l’odyssée que d’affreux truands entreprenaient à travers les villages pour extorquer des aumônes, mais la bande elle-même de ces méchants vagabonds :

Au jour dit, ils s’équipaient honnestement de bons basions de pommier, fourches, vouges, et quelques vieilles espées, rouillées, avecque une forte arbaleste de passe. Devant tous marchoit un compaignon avec un tambourin de Suisse; un autre sonnoit du fifre, ainsi qu’il disoit, ayant sa rapière sous le bras, en faisant du bon compagnon, disant qu’il ne la porfoit pour faire mal, mais pour porter les limax. Un troisième portoit une grande et large poche pour mettre les andouilles et autres émoluments de la queste, et aussi la bourse. Un quatrième portoit le lard. Et ainsi bien enharnachés et bien échauffés, ils marchoient longuement, chantant une chanson que le chef de la troupe leur apprenoit, comme de sa façon. Leur cri était : « Ha! Dieu te gard, or çà, compaing, « donne-nous Aguilaneuf! »

Noël du Fail

Tels sont les curieux détails que nous donne le seigneur de la Hérissaye, dans ses Propos rustiques, où il raconte comment les Vindellois furent punis pour avoir battu quelqu’un en allant à l’Aguilaneuf, et comment ils laissèrent, pour mieux courir, tout le produit de leur quête. Leur joyeuse confrérie n’existait pas seulement en Bretagne, mais dans un grand nombre de provinces de France et même en Écosse. L’ancien Comité de la langue, de l’histoire et des arts a reçu une cinquantaine de leurs chants.

Le caractère de la plupart de ces chants est une amusante jovialité gauloise. Un de nos savants amis, M. l’abbé Dubois, vicaire à Husson (Manche), nous écrivait dernièrement, d’après les souvenirs d’un vieillard qu’il avait interrogé, qu’avant la Révolution, les jeunes gens du comté de Mortain allaient chanter l’Aguilâneu à la porte des gentilshommes campagnards et des riches fermiers.

Une nuit après Noël, j’entendis venir chez mon maître quatre ou cinq gaillards avec une clarinette et un violon. Il tombait de la neige « à poêlées ». Voilà mes hommes qui déploient, une espèce de couverture, quatre la tiennent suspendue sur la tête des musiciens. Ces apprêts terminés, le chef de la bande adresse au maître la demande sacramentelle :

J’en sommes-t-y, messire[1]?
— Allez !  répondit le gentilhomme.
Aussitôt, tous les gens de la maison se lèvent, ouvrent les fenêtres, et prêtent l’oreille à la sérénade. Voici le singulier chant que les musiciens entonnèrent :
Haguignette et Haguignon!
Coupez-moi un beau chignon[2];

S’ous n’voulez pas m’en couper,
Donnez-moi l’pain tout entier.

Haguignette et Haguignon!
J’suis tout seul sans compagnon;
J’ai les sens bien mal rassis;
J’boirais bien un coup d’assis.

Haguignette et Haguignon!
Je suis gai, bon compagnon!
Ouvrez-moi, mes bons amis,
Dieu vous doin’ra l’Paradis.

Haguignette et Haguignon!
Ne fait’s pas comm’ Matignon[3].
Donnez-moi place au foyer;
Mais pensez à m’ renvoyer.

Il y avait encore beaucoup d’autres couplets. La chanson terminée, les Guilaneux entraient et prenaient place à une table copieusement servie.

 

[1] En Bretagne, on procède à peu près de même aux sérénades de la première nuit de mai. Seulement le chef demande : « Chanterons-je? » Dans le Roussillon, il s’écrie dans la même circonstance : « Cantarem? »

[2] Morceau de pain

[3] Matignon est le nom du célèbre chef du parti catholique qui protégea, au XVIe siècle, la Basse-Normandie contre les dévastations des protestants commandés par Montgomery.

Abbé Dubois, vicaire à Husson

Si l’usage de l’Aguilâneu a disparu de l’arrondissement de Mortain, il persiste encore dans un autre coin du département de la Manche, à Pontorson. Nous avons, pour notre part, recueilli les bribes que voici :

Aguilâneu!
J’ai des miettes,
Pour mettre dans ma pouchette,
Pour donner à vos petites poulettes,
P our qu’y pondent de gros œufs!
Ma Maîtresse, donnez-m’en deux,
Maîtresse, donnez-moi-z’en deux!

Aguilanu!
Tartalu (?)
J’ai z’une jambe de fétu.
Cherchez-moi mes haguignettes,
Baillez-moi de la galette,
Un’ petite miette de beurre dessus.
Ou bien j’tombe contre votre contr’hus[1].

Aguilâneu!
A fleur de lys!
Nous irons en paradis,
Entre Pâques et Noël,
11 y fait si bon, si bel!
C’est ma sœur Madeleine
Qui en est la plus certaine;
Elle y roule sa brouette
Tout le long du paradis.
Donnez-moi la Guilâneu
En l’honneur de Jésus-Christ.

[1] Contr’hus pour contre-porte

Oscar Havard

Non loin de Pontorson, à Antrain (Ille-et-Vilaine), il nous a été donné d’entendre une chanson qui débute ainsi :

J’ai chassé trois jours et trois nuits,
Dans la forêt de Hongrie;
Ah! donnez-moi la Guillaneu,
Monseigneur, je vous prie, oh! gai!
J’ai chassé et rechassé,
Sans faire aucune prise.
Je n’ai trouvé qu’un oiseau
Qui s’appelait la Tride[1].

[1] Tride. On dit aussi trie ou truie dans plusieurs provinces. C’est la Draine, grande grive dont le chant est fort agréable. Autrefois, nos pères mettaient la tride sur le même rang que le rossignol. (…).

Oscar Havard

Après avoir pris la « tride », le héros de la chanson la met dans une gabie (cage) où il la garde pendant sept ans. Ce délai expiré, l’oiseau s’envole et retourne au pays natal.

À suivre : C’est que, en France notamment, il y a autant de patois et de chansons que de régions.

TEXTE ENTIÈREMENT REPRIS DE :

Havard, Oscar. (1883). L’aguilaneuf dans La Semaine des familles : revue universelle illustrée. Paris : Édition du 10 février 1883. Pp 731-733. Bibliothèque nationale de France. Version numérique. ark:/12148/bpt6k5514069q

Illustration : Portrait de Oscar Havard récupéré sur https://www.wikimanche.fr/Oscar_Havard.

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