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L’éloquence dans la parole et l’écriture

La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu’il faut et à ne dire que ce qu’il faut. (La Rochefoucault)

QU’EST-CE QUE L’ÉLOQUENCE?

Qu’est-ce que l’éloquence? Ne s’applique-t-elle que dans le discours? L’écriture doit-elle nier l’éloquence?

L’éloquence est un terme qui semble, à l’heure actuelle, bien pompeux et surtout très désuet.

En évoquant l’éloquence, immédiatement surgissent à notre esprit ces orateurs des siècles passés qui, avec des effets de manchettes et un vocabulaire sorti d’outre-tombe, s’époumonent à convaincre un auditoire au trois quarts endormi. On entend en l’instant le beau parleur qui crache des phrases à rallonge, prononcées avec conviction, certes, mais dont la teneur reste obscure. On imagine sans peine le baratineur qui cherche, évidemment, à nous « embrouiller ».

UN PROCÉDÉ DISCUTABLE?

Éloquence et duperie ne sont-elles pas souvent associées? Il suffit de penser à certains hommes politiques français! Pour ma part, si je peux me permettre une parenthèse, les hommes politiques québécois en manqueraient un tantinet, ce qui ne les rend pas plus crédibles à mes yeux.

Ainsi, qui utiliserait un langage alambiqué si ce n’est pour cacher la vérité? Déjà au XVIIe siècle, on se méfiait des gens éloquents :

Le peuple appelle éloquence la facilité de quelques-uns ont de parler seuls et longtemps, jointe à l’emportement du geste, à l’éclat de la voix et à la force des poumons.

Jean de La Bruyère (1645-1696)

C'est éloquent!

Pourtant, l’éloquence n’est pas cela. L’éloquence est réellement un art, l’art de l’aisance, de la clarté et de la limpidité; mais pas du simpliste. L’éloquence s’avère être l’expression réfléchie et clairement exprimée de sa pensée. Elle est la qualité qui permet de choisir judicieusement le vocabulaire, d’utiliser adéquatement l’intonation, d’être cohérent dans le déroulement du propos pour que l’Autre saisisse facilement la portée du discours et se sente concerné par lui. Bien sûr, l’éloquence a vocation de persuader, car cela fait partie intégrante de son essence. Persuader, oui, mais pas berner.

Et tout un chacun peut accéder à l’éloquence : elle n’est que le résultat d’un apprentissage et d’un travail de l’esprit… peut-être en effet d’un peu d’aptitude pour bien la manier :

Il est assez vrai que tout homme passionné ou vivement ému est éloquent sur l’objet qui le touche, lorsque l’objet est simple et n’a rien de litigieux. Mais si la cause de la vérité, de l’innocence, de la justice, se présente, comme elle est souvent, hérissée de difficultés et obscurcie de nuages; si elle est aride, épineuse, sans attrait pour l’attention et pour la curiosité; si l’on parle devant un juge aliéné ou prévenu, soit par des affections contraires, soit par de fausses apparences, soit par un adversaire adroit et armé de tous les moyens d’une éloquence artificieuse, sera-t-on prudent de se fier au don naturel et commun de parler de ce qu’on sait bien, ou de ce qu’on sent vivement?

Charles-Antoine Gidel, 1827-1900, dans L’art d’écrire enseigné par les grands maîtres

L’ÉLOQUENCE DANS L’ÉCRITURE?

Mais, l’éloquence ne concerne que le discours!, me direz-vous. Si le discours oral est vivant, s’il reflète instantanément le talent de la parole, l’écrit est l’inscription figée de l’éloquence, non son absence. Un écrit reste, en soi, une parole, mais couchée sur papier.

Dans un article qui traite de l’éloquence dans la transcription des discours, Anne Vibert nous apprend que « (…) le genre de l’éloquence se nourrit de l’échange entre parole écrite et parole orale (…), le discours écrit ne peut se penser indépendamment de la performance orale dont il est issu » (dans L’impression tue l’éloquence).

Quand un lecteur s’empare d’une fiction quelconque, ne prononce-t-il pas, en silence, le propos que l’auteur a voulu lui partager? Et l’auteur, ne se parle-t-il pas à lui-même, ne parle-t-il pas à la place de son héros en écrivant son histoire et ses dialogues, afin de donner à son texte la meilleure « intonation » possible? L’écrivain doit assurément faire preuve d’éloquence pour atteindre son but.

QU’EST-CE QUE L’ÉLOQUENCE FINALEMENT?

Le dictionnaire Larousse donne la définition suivante de l’éloquence : art, talent de bien parler, de persuader et de convaincre par la parole.

« L’éloquence est la poésie de la prose », dit le poète et publiciste américain William Cullen Bryant (1794-1878); c’est « une peinture de la pensée », estime Pascal (1623-1662). À l’inverse, le poète français Paul Verlaine (1844-1896) clame : « Prends l’éloquence et tords-lui son cou! »

Retenons que « la véritable éloquence consiste à dire tout ce qu’il faut et à ne dire que ce qu’il faut », d’après François de La Rochefoucauld (1613-1680), moraliste et homme politique français.

Anne Viber, quant à elle, écrit, dans L’impression tue l’éloquence :

Outre des genres et l’art de bien dire, le mot éloquence peut désigner le moment du discours qui fait appel aux passions pour émouvoir l’auditoire et plus précisément encore le point extrême de cet appel aux passions dans lequel l’orateur emporte l’adhésion par un trait sublime : « Nul discours ne sera éloquent s’il n’élève l’âme », écrit d’Alembert dans l’article « Élocution » de l’Encyclopédie. Il ajoute : « On peut donc dire qu’éloquent et sublime sont proprement la même chose ».

L’éloquence est alors l’idéal que l’orateur cherche à atteindre, celui où opère véritablement la magie de son verbe dans le transport et le ravissement, au sens fort, de son auditoire. Dans ce sens, l’éloquence ne concerne plus seulement le texte en prose, mais peut surgir dans toute œuvre, qu’elle soit en vers ou en prose, écrite ou orale.

Anne Viber

L’ÉLOQUENCE DE L’ÉCRIVAIN

Les écrivains d’aujourd’hui et ceux d’antan écrivent-ils différemment? Manient-ils l’éloquence de façon différente? Certes oui. Le vocabulaire est plus simple, les phrases sont moins complexes et les tournures sont moins sophistiquées dans les livres actuels, surtout dans les fictions qui sont destinées à détendre le lecteur. Parce que si l’histoire doit emporter le lecteur, la lecture doit lui être facilitée par un langage approprié, c’est-à-dire un langage contemporain.

Pour autant, ce que dit Pascal au XVIIe siècle dans Pensées sur l’éloquence et le style reste, malgré tout, d’actualité :

L’éloquence est un art de dire les choses de telle façon : 1er que ceux à qui l’on parle puissent les entendre sans peine et avec plaisir; 2e qu’il s’y sentent intéressés, en sorte que l’amour-propre les porte plus volontiers à y faire réflexion. Elle consiste donc dans une correspondance qu’on tâche d’établir entre l’esprit et le cœur de ceux à qui l’on parle d’un côté, et de l’autre les pensées et les expressions dont on se sert; ce qui suppose qu’on aura bien étudié le cœur de l’homme pour en savoir tous les ressorts et pour trouver ensuite les justes proportions de discours qu’on veut y assortir. Il faut se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai sur son propre cœur du tour qu’on donne à son discours, pour voir si l’un est fait pour l’autre et si l’on peut s’assurer que l’auditeur sera comme forcé de se rendre. Il faut se renfermer, le plus qu’il est possible, dans le simple naturel; ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand. Ce n’est pas assez qu’une chose soit belle, il faut qu’elle soit propre au sujet; qu’il n’y ait rien de trop, ni rien ne manque.

Pascal

Toutefois, dans le sens d’une éloquence maîtrisée et de la justesse de l’équilibre des styles, Voltaire, dans Éloquence, ajoute : « Nous n’entendons point par petit ce qui est bas et grossier; car le bas et le grossier n’est point un genre, c’est un défaut ».

Et Joubert (1754-1824) de dire dans Du Style : « Il faut assortir les phrases et les mots à la voix, et la voix aux lieux. Les mots propres à être ouïs de tous, et les phrases propres à ces mots, sont ridicules, lorsqu’on ne doit parler qu’aux yeux et, pour ainsi dire, à l’oreille de son lecteur ».

Conclusion: travaillez votre naturel!

Oublions donc les figures de style que l’on ne maîtrise pas et qui alourdissent le propos! Laissons de côté les litotes, oxymores, paronomases, anaphores et autres qui sont davantage liés à la rhétorique qu’à l’éloquence, car « les préceptes sont toujours venus après l’art », explique Voltaire (1691-1778), dans Éloquence. Il n’est pas à confondre, en effet, la rhétorique, qui s’applique à l’art du discours, et l’éloquence qui en est sa maîtrise. « La rhétorique n’est que la théorie de cet art de persuader, dont l’éloquence est la pratique » (Gidel, Charles-Antoine, dans L’art d’écrire enseigné par les grands maîtres).

Reprenons encore les propos de Pascal : « Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi; car on s’attendait de voir un auteur et on trouve un homme. Au lieu que ceux qui ont le goût bon et qui en voyant un livre croient trouver un homme sont tout surpris de trouver un auteur (…) ».

L’éloquence, c’est la maîtrise de la parole, parlée ou écrite, derrière laquelle restent invisibles les efforts et le travail de sa minutieuse élaboration.

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