Il ne m’était pas possible de faire évoluer Julie à Chaumont, en juin 1945, sans évoquer un évènement exceptionnel auquel elle ne pouvait pas ne pas assister. Je veux parler de la manifestation du dimanche 24 juin. Cette date marque, comme personne ne l’ignore, le solstice d’été. L’arrivée de la saison estivale a de tout temps été célébrée. Depuis l’Antiquité, disent les historiens. En Syrie, en Phénicie, on vénérait le dieu de l’abondance, du bétail et des plantes. Plus tard, les Slaves saluaient le dieu du soleil et de la réincarnation, comme les Incas; les Celtes le dieu des moissons. C’était toujours l’occasion de banqueter, de chanter, de parer la tête des filles de couronnes de fleurs, de danser autour de grands feux. Certains peuples pimentaient cette fête en se baignant de nuit, nus, dans des eaux « purifiantes », puis en pratiquant des actes d’amour. L’Église catholique a christianisé cette fête trop païenne. Tout en conservant certaines des pratiques. Elle en a fait la fête de saint Jean-Baptiste.
Ce 24 juin 1945 à Chaumont n’est pas seulement la célébration de cette fête liturgique annuelle, c’est avant tout le jour du « Grand Pardon ». Aucun Chaumontais, croyant ou non, ne saurait s’en désintéresser. C’est en vérité un évènement exceptionnel. Il l’est à double titre : en raison de l’ancienneté et de la pérennité de sa célébration d’une part, du caractère particulier de sa survenance d’autre part.
C’est, depuis le XVe siècle, le rassemblement d’une foule innombrable de pèlerins, auxquels se mêlent de nombreux curieux. Ils sont venus de toutes les villes et de tous les villages de la région, du département de la Haute-Marne de nos jours. Et souvent de départements voisins ou plus lointains. C’est à cette occasion que Julie a eu l’agréable surprise de faire la connaissance de la mère et de la sœur de Marcel dans la rue Victoire-de-la-Marne à l’issue de la procession religieuse (Julie des Quatre-Moulins, tome 1, chapitre XVII). On se souvient qu’elle n’a pas eu le courage de les aborder.
Des souvenirs
J’ai pu parler à mon aise de cet évènement, je l’ai vécu. Pas aux côtés de Julie en 1945 – mes parents n’habitaient pas encore Chaumont et j’étais bien jeune – mais la fois suivante, le 24 juin 1951. Car cette fête ne se renouvelle pas chaque année. J’ai vu ma mère confectionner les guirlandes de fleurs en papier comme l’ont fait Julie et tante Éliane. Elle retrouvait ses amies dans une salle du patronage paroissial, située dans la rue des Abbés Durand qui donne sur le boulevard Thiers où nous habitions. J’ai assisté mon père dans l’accrochage de ces mêmes guirlandes aux balcons de maisons d’amis situées sur le parcours suivi par la procession. Chef de la patrouille des Écureuils des Scouts de France, j’ai été mobilisé pour participer, en uniforme sur la place de la Gare, à l’accueil des pèlerins et des visiteurs venus par le train ou en autocar. Avec mes camarades, j’avais pour mission de distribuer le programme de la journée. Je me souviens même avoir un moment tenu le rôle de speaker qu’un ancien avait dû momentanément abandonner. Ma voix, amplifiée par la sonorisation mise en place, annonçait aux arrivants les horaires pour ne rien manquer et indiquait le parcours emprunté par la procession. Je n’ai pas, comme tous, acheté une médaille commémorative ou quelque autre objet à caractère religieux proposés par la multitude de marchands occasionnels. Ce sont des souvenirs qui ne s’oublient pas.
Le « Grand Pardon » de Chaumont n’est pas une commémoration religieuse ordinaire. Il a une histoire. Il obéit à une tradition ancienne. Il n’a jamais failli.
Un peu d'histoire
Son fondateur s’appelle Jean de Montmirel. Fils d’un modeste mercier, il est né en 1409 dans la rue de l’Ange, aujourd’hui rue Saint-Jean. Devenu prêtre, il exerce son ministère en qualité de chapelain de l’église Saint-Michel; elle était bâtie sur l’actuelle place du marché. Remarqué pour ses éminentes connaissances du droit canon, il devient chanoine de la cathédrale de Langres, secrétaire du Concile de Bâle puis référent secret du pape Sixte IV qui le maintient auprès de lui bien que l’ayant nommé évêque de Vaison, enclave française rattachée aux États pontificaux.
Jean de Montmirel meurt à Rome le 3 juin 1479 sans être jamais retourné à Chaumont. Il est inhumé dans l’église Santa Maria del Popolo qu’il a fondée. Pourtant, il n’a jamais oublié sa ville natale. Fort de son crédit auprès du pape et des importantes fonctions qu’il exerce, il a favorisé, par bulle datée du 18 décembre 1474, l’érection de l’église Saint-Jean, dont la construction date des premières années du XIIIe siècle, en collégiale. Il a ensuite, par différentes mesures, procuré d’appréciables avantages au Chapitre jusqu’à cette bulle du 2 février 1475 dont voici des extraits :
Désirant honorer davantage et enrichir de grâces divines toutes spéciales cette même église où notre vénérable frère Jehan de Montmirail… a été vivifié par l’eau sainte du Baptême… accordent indulgence et très pleine rémission de tous et chacun de leurs péchés, excès, délits, à tous et à chacun des fidèles vraiment pénitents et confessés… visiteront dévotement cette même église, à la prochaine fête de la Nativité de saint Jean-Baptiste, et dorénavant pour jamais,… quand il arrivera qu’on doive la célébrer un dimanche…
Survenance et pérennité
Son application connaîtra cependant de nombreuses vicissitudes. La première résultera de la réticence de certains prélats à cet avantage accordé à cette paroisse qui relève du diocèse de Langres. D’autres surviendront en raison de la restriction apportée par cette obligation que le 24 juin soit un dimanche. D’autres encore seront le résultat des mésententes opposant les chanoines et les habitants de la ville.
Ainsi, l’« inauguration » de ce jubilé, qui avait été arrêtée au jeudi 24 juin 1475 ne put se tenir. Reportée à l’année suivante, le samedi 24 juin 1476, elle fut repoussée au mercredi 4 octobre de la même année, jour de la fête de saint François d’Assise : il avait fallu attendre que le roi Louis XI donne son approbation.
Ce n’est que le 14 mars 1492 qu’un important concordat entreprit de stabiliser les règles de célébration du grand Pardon. Il en est résulté ce cycle particulier répondant à des intervalles désormais fixes de six, puis cinq, à nouveau six et enfin onze ans. Depuis lors, il s’est tenu sans discontinuer.
Une seule fois dans son histoire, le Grand Pardon n’est pas célébré. C’est le 24 juin 1798. On est encore en pleine Révolution et le calendrier révolutionnaire ne comporte plus de dimanche. Les décades avaient remplacé les semaines.
Il connaît d’autres vicissitudes. Par exemple, en 1810, un motif liturgique le repousse au 28 juin. En 1900, il est reporté à l’année suivante : la manifestation aurait coïncidé avec le Jubilé universel de la fin du siècle.
“La procession”, à paraître le mois prochain
TRAVAUX CITÉS
Théveny, Bruno. (2008). Chaumont à la Belle Époque, Dominique Guéniot Éditions, 224 p.
Illustrations : Cartes postales personnelles.



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