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Qui a dit Nouvelle-France?

Qui a dit Nouvelle-France?

Quand donc ce Nouveau Monde se trouvant de l’autre côté de l’Atlantique a-t-il été appelé pour la première fois Nouvelle-France? Qui est le premier explorateur à avoir donné ce nom et pourquoi ? Pierre-François-Xavier Charlevoix, père jésuite, laisse entendre, dans son Histoire et description générale de la Nouvelle-France, que l’honneur d’avoir attribué ce nom revient à Champlain, en 1609.

Le jésuite explique :

[Champlain] avoit espéré de trouver un navire à Tadoussac, mais il n’y en avoit point, et il remonta à Québec. Pontgravé y arriva bientôt après lui et ils s’embarquèrent ensemble au mois de septembre 1609, laissant la colonie sous les ordres d’un brave homme nommé Pierre Chauvin. Champlain fut fort bien reçu du Roy, qu’il alla trouver à Fontainebleau, pour lui rendre compte de la situation où il avait laissé la Nouvelle-France. Ce fut alors qu’on donna ce nom au Canada.

Charlevoix, 1744, p. 263

Est-ce donc réellement à Champlain que l’on doit ce nom de Nouvelle-France? Il s’avère que non. Si Champlain peut être gratifié du prestigieux titre de « père de la Nouvelle-France », on ne peut lui accorder la paternité du nom. En effet, le nom de Nouvelle-France est antérieur au cartographe et explorateur français, puisqu’il s’agit de l’initiative du découvreur italien pour le compte de la France, Giovanni da Verrazano.

Sur quoi Charlevoix s’est-il appuyé pour dire que l’on doit le nom de Nouvelle-France à Champlain, d’autant que Champlain lui-même n’en revendique pas la paternité? Champlain sait que ce nom de Nouvelle-France était déjà en usage avant le règne d’Henri IV. Il dit : « Les rois prédécesseurs de Sa Majesté [Louis XIII] ont ajouté à ce pays le nom de Nouvelle-France » (Roy, 1919). Comment aurait-il pu en être autrement? Champlain ne pouvait pas ignorer que Jacques Cartier mentionnait la Nouvelle-France dans sa relation de voyage imprimée à Rouen en 1545.

Mais, peut-être, Charlevoix voulait-il exprimer l’idée que le territoire se trouvant de part et d’autre du Saint-Laurent, territoire appelé Canada, s’appelait dorénavant plus facilement Nouvelle-France. En effet, à l’époque de Champlain, Canada et Nouvelle-France n’étaient pas synonymes, puisque la Nouvelle-France s’étirait jusqu’à la Floride.

Aussi, si Charlevoix a certainement lu de nombreux ouvrages avant d’écrire les siens, il s’est peut-être également forgé une opinion différente de ses prédécesseurs, notamment de Lescarbot. D’ailleurs, à propos de cet auteur, dans son Journal d’un voyage fait par ordre du roi dans l’Amérique septentrionale, Charlevoix dit: « Quoiqu’il en soit, Marc Lescarbot, Avocat au Parlement de Paris, étoit un Homme d’esprit, & qui avoit de l’érudition, mais qui donnoit un peu dans le merveilleux » (dans Berthiaume, 1994, p. 117). Charlevoix reconnaît que Lescarbot a « ramassé avec beaucoup de soin tout ce qui avait été écrit avant lui touchant les premières découvertes des François dans l’Amérique (…), qu’il « paroît sincère, bien instruit, censé & impartial ». Mais, il garde un esprit critique à son endroit et signale, selon lui, « ses erreurs sur le second voyage de Verrazano en Amérique en 1525 (…) » (Berthiaume, 1994).

Les témoignages

Marc Lescarbot, avocat de Vervins qui a voyagé jusqu’en Acadie avec le seigneur de Poutrincourt et a séjourné avec Champlain à Port-Royal en 1606, confirme le voyage de 1524 de Verrazano et du nom que celui-ci a donné au pays. D’ailleurs, Lescarbot est bien placé pour confirmer ce fait, puisqu’il est considéré comme le premier commentateur de cet épisode historique d’exploration du Nouveau-Monde; il le relate dans son Histoire de la Nouvelle-France, Contenant les navigations découvertes, et habitations faites par les François ès Indes Occidentales et Nouvelle-France (Paris, 1618). Alors que les relations de voyage du Florentin Giovanni da Verrazano sont inconnues du plus grand nombre en France, Lescarbot en écrit un résumé très commenté. Personne ne sait cependant d’où il a tiré ses sources, car les documents originaux, ceux écrits par l’explorateur, n’ont jamais été retrouvés et seules des copies de qualité inégale ont circulé (Hebbinckuys, 2011).

Au quatrième chapitre de son Histoire, après avoir établi une introduction explicative des intentions de son projet scriptural, Marc Lescarbot présente à ses lecteurs un résumé commenté de la relation de voyage de 1524 du capitaine florentin Giovanni da Verrazano. Dévoiler ce récit n’était pas pour l’écrivain une stratégie anodine. C’est en effet grâce à Verrazano que le toponyme «Nouvelle-France» va apparaître sur les cartes de l’Amérique septentrionale. En l’honneur du roi François 1er, mécène de son entreprise, le capitaine baptise cette façade occidentale nouvellement découverte des noms de «Francesca» et «Nova Gallia».

Hebbinckuys, 2011

Le père Biard, jésuite comme le père Charlevoix, premier missionnaire envoyé en Acadie en 1611, déclare en 1614 : « Je crois que ça été Jean Verazzan qui a été le parrain de cette dénomination de Nouvelle-France » (Roy, 1919).

L’historiographe du roi Louis XIV, le sieur de Rocols, abonde en ce sens, dans son édition de 1660 de la Description du Monde de Davily :

La Nouvelle-France a ce nom principalement parce que ce pays a été découvert par des Français Bretons, l’an 1504, et que depuis, les Français n’ont cessé de le pratiquer. Jean Verazzan, Florentin, prit possession de ce pays, l’an 1523, au nom du roi François I, et l’on tient que ce Verazzan fut le premier qui donna le nom de Nouvelle-France à ces contrées qu’il découvrit.

De Rocols dans Roy, 1919

Ramusio, célèbre savant et humaniste mort en 1557, contemporain donc de Verrazano, assure, lui aussi, que le nom de Nouvelle-France est l’œuvre de ce découvreur. Tout comme Jean Alphonse qui l’écrit dans son Routier de 1542; 1542 étant la date vers laquelle le terme de Nouvelle-France semble s’imposer au Canada.

Alphonse dit : « Toute l’étendue de ces terres peut avec raison être appelée la Nouvelle-France, car l’air y est aussi tempéré qu’en France, et elles sont situées dans la même latitude », dans (Roy, 1919).

Le mathématicien français Basanier écrit dans sa traduction de l’ouvrage du capitaine Laudonnière (1520?-1574), Histoire notable de la Floride située es Indes Occidentales :

Je la [l’Amérique] diviserai pour plus facile intelligence en trois principales parties, celle qui est vers le pôle Arctique ou Septentrion, est nommée la Nouvelle-France, pour autant que l’an 1524, Jean Verrazano, florentin, fut envoyé par le roi François premier, par madame la Régente sa mère, aux terres neuves auxquelles il prit terre et découvrit toute la coste qui est depuis le tropique du Couar, à sçavoir depuis le 28e degré jusqu’au cinquantième ; et encore plus devers le nord. Il planta en ce païs les enseignes et armoiries du Roy de France de sorte que les Espagnols mêmes qui y furent depuis ont nommé ce pays terre francesque. Elle s’étend donc en latitude depuis le 25e degré jusqu’au 54e vers le septentrion ; et en longitude depuis le 210e jusques au 330e.

De Goulaine de Laudonnière, De Gourgues, & Basanier, 1586. Réédition 1853, p. 2

Terminons les témoignages par celui de l’historien contemporain Trudel :

À la suite d’un voyage accompli au nom de la France en 1524, une carte porte en légende sur le littoral du continent nord-américain, Nova Gallia. La Nouvelle-France apparaît pour la première fois dans l’histoire, et pendant plus de deux siècles elle occupera sous ce nom une partie plus ou moins grande de ce même continent. La Nouvelle-France naît en 1524.

Trudel, 1962

Verrazano

Parmi les explorateurs du Nouveau-Monde pour la France, Jacques Cartier et Samuel [de] Champlain sont les plus connus et l’on en a retenu facilement les noms. Les Florentins qui ont voyagé pour le compte du roi François 1er, les frères Verrazano, bénéficient de moins de publicité. Et pourtant…

Les Verrazano ne sont, au regard du Français de base, que deux marins de plus à ignorer avec l’ensemble de l’histoire maritime sans laquelle cependant l’histoire tout court de la France et du monde ne se serait pas faite.

(…)

Le plus fort est que chaque 17 avril, les New-Yorkais célèbrent le « Verrazano’s day ». Le plus grand pont suspendu du monde qui depuis 1964 franchit les Narrows, à l’entrée de la rade du grand port américain, porte ce nom. Enfin, sur le quai de la Compagnie Générale Transatlantique, on voit une plaque de bronze portant l’inscription que voici : « En avril 1524, la caravelle La Dauphine envoyée par le roi de France François 1er, commandée par Antoine de Conflans, pilotée par Jean Verrazane, découvrit la baie de New York. Le nom de Terre d’Angoulême fut donné au site où se dresse aujourd’hui la ville de New York .

De Brossard, 1983

Les Verrazano ne sont pas, bien sûr, des marins à ignorer. Mais, il est vrai que des historiens ont douté de la véracité de leurs voyages et de leurs découvertes, malgré les cartes dessinées par Girolamo. Certains ont même tenté de prouver que Giovanni da Verrazano était en fait le célèbre corsaire de Honfleur : Jean Florin.

Pour Hebbinckuys, « Verrazano fut l’un des premiers ethnographes du Nouveau-Monde. Humaniste, il écrit avec émotion, ne se contentant pas de rédiger froidement un compte rendu de mission. Il rapportera de son voyage de merveilleuses descriptions des paysages qu’il découvre et des autochtones qu’il côtoie » (Hebbinckuys, 2011).

Aussi, comme le dit l’historien Trudel : « Si en Amérique l’Empire britannique commence avec un Italien, Giovanni Caboto, l’Empire français commence lui aussi avec un autre Italien, Giovanni da Verrazano » (Trudel, 1962).

L’explorateur Giovanni da Verrazano : sa vie, ses voyages (Partie 1)… dans un prochain article.

TRAVAUX CITÉS

Berthiaume, P. (1994). François-Xavier de Charlevoix. Journal d’un voyage fait par ordre du roi dans l’Amérique septentrionale I. Édition critique. (L. P. Laval, Éd.) Ottawa: Bibliothèque du Nouveau Monde. Consulté le Septembre 2019

Charlevoix, P.-F.-X. (1744). Histoire et description generale de la Nouvelle France. Tome 1, avec le journal historique d’un voyage fait par ordre du Roi dans l’Amérique septentrionale (Vol. 1). (B. n. France, Éd.) Paris: Chez Didot, quai des Augustins, à la Bible d’or. M. DCC. XLIV. Avec approbation et privilege du Roi. Consulté le 07 2019

De Brossard, C.-a. (. (1983, Mai 14). Verrazano. (M. française, Éd.) Cols bleus : hebdomadaire de la Marine Française(1755), p. 35.

De Goulaine de Laudonnière, R., De Gourgues, D., & Basanier, M. (1586. Réédition 1853). L’histoire notable de la Floride située ès Indes Occidentales : contenant les trois voyages faits en icelle par certains capitaines et pilotes français, descrits par le capitaine Laudonnière,… Paris: Chez P.Jannet, Librairie. Récupéré sur https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k213939p

Hebbinckuys, N. (2011). Marc Lescarbot, premier commentateur d’un épisode clé de l’Histoire de la Nouvelle-France : la Relation de voyage du capitaine Verrazano en 1524. (U. Saint-Anne, Éd.) Port Acadie. Revue interdisciplinaire en études acadiennes(20-21). doi:https://doi.org/10.7202/1010324ar

Roy, P.-G. (1919). Les petites choses de notre histoire (Vol. Première série). Lévis.

Trudel, M. (1962, Mars). Enfin les fleurs de lis, 1524. Revue d’histoire de l’Amérique française, 15(4), pp. 477-508. doi:https://doi.org/10.7202/302152ar

Illustration : Carte interprétée d’après le planisphère de Girolamo Verrazano (1529) et complétée par le tracé supposé du continent austral tel qu’il est ressenti au milieu du XVIe siècle par des géographes célèbres comme Oronce Fine (1494-1555). Source : Cols bleus : hebdomadaire de la Marine française. Marine nationale.  n0 1755- 14 mai 1983, p. 13.

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