L’explorateur Giovanni da Verrazano : sa vie, ses voyages (Partie 2)

L’explorateur Giovanni da Verrazano : sa vie, ses voyages (Partie 2)

Comme nous l’avons mentionné dans la première partie de cet article, le Florentin Giovanni da Verrazano a effectué trois voyages pour la France : « le premier eut lieu du 19 janvier 1524 au 8 juillet de la même année, le second du 15 juin 1526 à l’automne 1527 et le troisième s’inscrit, selon toute vraisemblance, entre avril 1528 et mars 1529 » (Picquet, 1999). Ces expéditions, longtemps méconnues quant à leurs intentions et leur nombre, ont été également controversées.

Faute de documents écrits et d’actes officiels, peu de preuves tangibles pouvaient être avancées pour avérer que Giovanni da Verrazano ait œuvré sur la demande du roi François 1er. Toutes les spéculations étaient dès lors possibles. Par exemple, il a été avancé que les frères Verrazano avaient organisé des voyages pour satisfaire leurs intérêts commerciaux. Il n’est pas rare non plus de lire, dans certains manuscrits anciens, que Giovanni a d’abord été corsaire pour la France sous le nom de Jean Florin, avant d’être explorateur. Jean Florin, originaire de Honfleur, était, en effet, un célèbre corsaire, d’ailleurs qualifié d’impitoyable. Mais, les deux personnages ne sont assurément pas à confondre, ce que démontrent sans nul doute des historiens; voir le texte de Théa Picquet à ce propos (Picquet, 1999).

Histoire de cartes

Selon l’américaniste Henry Harrisse (1829-1910), la « touche » du cartographe Verrazano est reconnaissable entre toutes. Harrisse parle de « cartographie verrazanienne », de « configurations tout à fait typiques » (Harrisse, 1896).

(…) les cartes verrazaniennes c’est le continent américain cessant d’être fragmenté (comme par exemple, dans les premiers globes de Schöner) et qui se trouve complètement séparé de l’Asie par un océan, ainsi que des régions arctiques par un véritable détroit de vaste étendue, unissant l’Atlantique au Pacifique. Ce sont justement ces traits particuliers qu’on retrouve dans toutes les cartes dieppoises que nous possédons : les Desliens de 1541 à 1566, les mappemondes dites de Harley, de Vallard, de Desceliers et de Jean Roze. Ajoutons que c’est de propos délibéré que les cartographes dieppois ont ainsi isolé l’Amérique.

Harrisse, 1896

Richard Hakluyt (1552 ou 53-1616), historien, traducteur, éditeur et diplomate, aurait eu entre les mains, en 1584, une carte dessinée par Verrazano après le voyage de 1524. Hakluyt la décrit ainsi :

Une vieille carte sur parchemin, de très grande dimension, faite, ce semble, par Verrazano, représentant toute la côte depuis la Floride jusqu’au Cap Breton, avec beaucoup de noms italien.

Hakluyt, dans Harrisse, 1896

La carte de Verrazano était également connue du cartographe et mathématicien français Oronce Fine (1494-1555), puisque celui-ci inscrit sur sa propre carte l’annotation « Terra francesca nuper lustrata » au sud de la région de Baccalear; Baccalear étant le Labrador actuel (Langlois, 1922). Toutefois, pour son travail, Fine s’est davantage inspiré du moine François (Franciscus Monachus (1526). De orbis situ ac descriptione Francisci, monachi ordinis Franciscani, epistola). « Avec de nombreux noms de pays ou de villes, il lui prit malheureusement aussi l’erreur considérable de la soudure des deux continents asiatique et américain » (Langlois, 1922).

Sans contestation possible aujourd’hui, Giovanni da Verrazano a navigué vers l’Amérique du Nord pour la France et pour la première fois en 1524. Il semble même qu’il jouissait, de son vivant, d’une grande renommée (Picquet, 1999). Cependant, c’est généralement à son compagnon de route, frère de sang et héritier, Girolamo, qu’on attribue le dessin des cartes.

Le contexte politique

Le contexte politique de l’époque n’est guère favorable aux expéditions françaises. Charles Quint, roi d’Espagne, et Jean II, roi du Portugal, se partagent le Nouveau-Monde suite aux Bulles pontificales de 1493 d’Alexandre VI Borgia, puis au traité de Tordesillas de 1494. Ainsi, les autres puissances, France, Angleterre, Pays-Bas, etc., sont écartées arbitrairement d’une éventuelle expansion territoriale et de son commerce.

François 1er, roi de France, peste contre cette démarcation. Il déclare même que « Dieu n’avoit pas créé ces terres pour les Castillans seulement » (De Herrera y Tordesillas, 1671). Aussi, décide-t-il de ne pas se laisser faire et de lancer une expédition, afin de trouver, pourquoi pas, un passage vers l’Asie. Dès lors, il confie cette mission au Florentin Giovanni de Verrazano qui, pour sa part, est avide de découvertes.

Cette expédition d’exploration en 1524 a « été rendue possible par la conjonction entre l’ambition du roi, l’esprit d’entreprise de Giovanni et la collaboration de la banque florentine de Lyon avec le milieu d’affaires rouennais » (Picquet, 1999). Se combinent donc des desseins nationaux et des intérêts privés. Mais les expéditions coûtent très cher. L’espoir de trouver des matières premières qui puissent compenser les frais demeure un moteur essentiel dans la prise de risques.

Les deux autres voyages avec Giovanni (pour le quatrième, seul Girolamo a navigué, car Giovanni était décédé) semblent avoir été organisés afin de satisfaire des intérêts commerciaux. Toutefois, des auteurs avancent que la recherche d’un passage entre l’Atlantique et le Pacifique par l’Amérique centrale restait un des objectifs.

Les expéditions

Pour son premier voyage, Giovanni quitte Dieppe le 17 janvier 1524. Après avoir navigué quelque temps, il s’arrête à l’île de Madère d’où il repart (De Herrera y Tordesillas, 1671, p. 498).

Des auteurs avancent que Verrazano serait parti de Dieppe à la fin de l’année 1523 et d’un port de Bretagne le 17 janvier 1524. En effet, il aurait subi dans la Manche une tempête qui l’aurait obligé à s’abriter. Il aurait même, durant cette tempête, perdu trois des navires mis à sa disposition. Il ne lui restait dès lors que La Dauphine.

Pour certains auteurs, s’il ne lui restait que La Dauphine, c’est parce que François 1er s’était désintéressé de l’expédition. Le roi avait réduit la flotte à un seul navire (Picquet, 1999).

L’objectif de ce premier voyage est de trouver, pour la France, un passage vers Cathay (Chine), en passant par l’Ouest. L’explorateur traverse l’océan Atlantique en 50 jours. De la Floride, il remonte vers la Caroline du Nord, va vers Terre-Neuve et revient à Dieppe. Les conditions météorologiques n’ont guère été favorables à l’explorateur durant toute sa mission, ce qui retarde ses projets. Aussi, doit-il revenir rapidement en France.

Le circuit du deuxième voyage est resté inconnu jusqu’en 1954, date à laquelle des documents ont été retrouvés. Cette expédition aurait duré 15 mois (Picquet, 1999).

D’après Michel Mollat du Jourdin et Jacques Habert :

(…) notre navigateur, à la tête d’une flotte de trois navires, entendait renouveler l’exploit de Magellan en faisant route, cette fois, vers l’extrême sud du continent américain. Là, il essuie une terrible tempête qui le contraint à repartir vers l’Est. Il double donc le Cap de Bonne Espérance et se dirige vers les Indes. C’est alors que les équipages se révoltent. Seuls les matelots de Jean Ango acceptent de continuer dans l’Océan Indien. Ils atteignent Sumatra, mais au retour font naufrage à Madagascar. Douze d’entre eux finissent par atteindre le Mozambique où les Portugais s’en saisissent, les interrogent et demandent au gouvernement de Lisbonne s’il convient de les exécuter. Nous ignorons la réponse faite à Antonio da Silveira de Meneses. Pendant ce temps, les deux autres navires, commandés par les frères Verrazzano, traversent l’Atlantique d’Est en Ouest, se rendent au Brésil, où ils embarquent une cargaison du fameux bois rouge. Surpris par les Portugais, ils rentrent à Honfleur le 18 septembre 1527, après un périple qui aura duré quinze mois.

Dans Picquet, 1999

Pour son ultime voyage, Giovanni reprend la route empruntée en 1526 et fait étape aux îles Abaco et Bahamas. « Ici, il convient d’envisager deux hypothèses : Verrazzano passe alors par le Canal du Vent, entre Cuba et Haïti, en direction de l’Isthme de Panama; ou alors il emprunte une route plus sûre, vers l’Est des Bahamas, vers Porto Rico, les Iles Vierges, les Petites Antilles, la Trinité, d’où il aurait pu faire voile vers le Darien. » (Picquet, 1999).

Toujours est-il qu’en août 1528, en Jamaïque ou en Guadeloupe, Giovanni da Verrazano achève là ses voyages. On se rappelle qu’il est mort massacré par un peuple hostile. Son frère Girolamo poursuit seul le périple. Il se rend au Brésil et regagne la France avec un navire lourdement chargé de bois.

Grâce à Girolamo da Verrazano, un planisphère de 1529 traversera le temps.

Conclusion

Les voyages de Verrazano sont marqués par des échecs cuisants : des pertes sévères en hommes et en navires, et par le fait que le passage vers Cathay n’a pas été trouvé. Verrazano a dû assurément être, lui-même, plus que déçu et désolé des résultats.

Ces échecs combinés au fait que peu de documents ont été laissés à la postérité (la majorité a disparu), ainsi qu’une mort brutale mettant abruptement fin à une courte carrière, ont fait entrer l’explorateur Verrazano dans l’oubli. Pire, on lui a contesté ses voyages. On l’a aussi dénigré en le confondant avec le corsaire Jean Florin. On lui a prêté des intentions uniquement mercantiles.

En publiant en 1875 un gros volume contre Verrazano (The Voyage of Verrazzano : a Chapter in the Early History of Maritime Discovery in America), l’Américain Henry Murphy l’a finalement sorti de l’ombre. En effet, des historiens Italiens et Français se sont fait un point d’honneur de démonter les arguments avancés par l’auteur pour réhabiliter l’explorateur.

Malgré tout, Verrazano reste méconnu et ses échecs ont complètement occulté ses réussites. N’oublions cependant pas que Verrazano a permis à la France de se positionner en Amérique du Nord et que c’est bien à lui que l’on doit le nom de Nouvelle-France. Ce nom demeura inchangé jusqu’au Traité de Paris de 1763, c’est-à-dire pendant plus de deux siècles.

TRAVAUX CITÉS

De Herrera y Tordesillas, A. (1671). Histoire générale des voyages et conquestes des Castillans dans les Isles & Terre-ferme des Indes Occidentales (Vol. 3). Paris: Traduit de l’Espagnol par De la Coste, N.

Harrisse, H. (1896). La cartographie verrazanienne. (I. G. Paris, Éd.) Revue de Géographie dirigée par Drapeyron. Récupéré sur https://archive.org/details/cihm_12713/page/n17

Langlois. (1922). Étude sur deux cartes d’Oronce Fine de 1531 et 1536. Journal de la Société des Américanistes, 14-15, 83-97. doi:https://doi.org/10.3406/jsa.1922.3993

Picquet, T. (1999). Voyages d’un Florentin : Giovanni da Verrazzano (1485-1528). Cahiers d’études romanes(3). Récupéré sur http://journals.openedition.org/etudesromanes/3378 ; DOI : 10.4000/etudesromanes.3378

Illustration : Allegrini, F., & Zocchi, G. (1767). Giovanni di Pier Andrea di Bernardo da Verrazzano // Patrizio Fior.no Gran Capit.no Comandante in mare per // il re cristianissimo Francesco Primo, // e discopritore della nuova Francia. : nato circa il MCDLXXXV morto nel MDXXV. // Dedicato al merito sing. dell’Ill.mo e Rev.mo Sig.re Lodovico da Verrazzano // patrizio : [estampe]. Récupéré sur https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6700377z.r=verrazano?rk=64378;0

2 Commentaires

  • Jacques Publié le 05/01/2020 14:28

    Lecture intéressante. C’est bien

  • Christine Sarpentier Publié le 07/01/2020 09:23

    Merci!

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