En décembre, c’est la guignolée

En décembre, c'est la guignolée

La guignolée au Québec est, aujourd’hui, une véritable institution qui daterait du XIXe siècle. La Société de Saint-Vincent de Paul prétend qu’elle l’aurait mise en place dans les campagnes dès 1861. Les villageois faisaient alors du porte-à-porte, en chantant des cantiques de Noël, afin de ramasser des fonds pour aider les personnes dans le besoin. Ernest Gagnon dit qu’elle aurait été implantée au Canada francophone avant cette date et que, au milieu du XIXe siècle, elle était plutôt moribonde (Postic, 2009).

Cependant, la guignolée existait bien avant encore dans la France ancienne. Elle y est attestée dès la fin du XIVe siècle, au moment du changement d’année, avec la quête d’(o)guilaneu ou (a)guilaneu (Postic, 2009). Elle est peut-être plus vieille encore si elle est originaire du temps des druides, au 1er siècle avant notre ère. Mais…

Un nom ancien

Selon les régions, on l’appelait ignolée, aguillonieu, guillonée, guillona. Ces mots résonnent des patois anciens. Adhérons à la théorie qu’ils ont tous une racine commune : le gui. Nous voici dès lors plongés dans un univers celtique où le gui était la plante sacrée que seuls les druides, armés de leur emblématique serpe, étaient habilités à cueillir. Nous voici également immergés dans la Gaule riche de ses légendes et de ses mystères qui ont fait rêver, et quelquefois trembler, tous les enfants. Oserions-nous évoquer la silhouette à la longue barbe blanche de Panoramix, la corpulence massive d’Obélix et la fragilité apparente d’Astérix, ces héros célèbres de la bande dessinée imaginée avec tant de talent par Uderzo et Goscinny? Si le nom guignolée descend de cette lointaine époque des druides et du gui, alors il provient de la transformation du refrain d’une chanson ou d’un cri : Au gui l’an neuf, que les druides prononçaient quand la plante bénie tombait sous leur faucille d’or (Roy, 1944). Mais certains affirment que la guignolée vient des Phéniciens qui disaient « Eghin on eit! » (le blé naît, la vie ressuscite!) en s’échangeant des pots de blé vert! Et d’autres encore disent…

Quand il semblerait que « la guignolée comme ses sœurs bretonnes, françaises et plus largement européennes n’ont absolument rien à voir avec le gui » (Postic, 2009). Bref, son origine reste obscure.

Une coutume

Revenons à la traditionnelle guignolée du Québec. La nuit venue, les Ignoleux formaient un joyeux cortège dont l’objectif était de procéder à une gigantesque quête en faveur des pauvres. Outre la nourriture pour les indigents, était aussi recherchée, dans certaines contrées, la cire pour confectionner les cierges de l’autel. Mais la pièce plus particulièrement convoitée était la chignée ou l’échignée, qui est le nom donné à l’échine de porc portant encore la queue de l’animal.

Les enfants devant chantant à pleins poumons, le cortège était composé de quelques adultes dont la présence attestait le sérieux de l’entreprise et en garantissait le bon déroulement. Une voiture à bras ou tirée par un âne fermait la marche. Elle était destinée à recevoir les dons recueillis. C’est donc que les espérances étaient grandes! L’ambiance était débonnaire. Chaque maison était visitée. On restait sagement devant la porte tant que celle-ci ne s’ouvrait pas. On ne criait pas, mais on ne cessait pas de chanter. On n’entrait pas si on n’y était pas invité. On remerciait poliment pour les choses reçues, avec une égale amabilité que le don soit important ou qu’il le soit moins. En cas de refus, ce qui était rare, car la coutume était admise de tous, on saluait sans colère et on se dirigeait vers la maison prochaine.

Une chanson

Dans les paroisses du Bas-du-Fleuve, on pouvait entendre La Ignolée chantée par les quêteux (Roy, 1944) :

Bonjour le maître et la maîtresse

Et tous les gens de la maison

Nous avons fait une promesse

De v’nir vous voir une fois l’an.

Une fois l’an ce n’est pas grand-chose

Qu’un petit morceau de chignée.

 

Un petit morceau de chignée,

Si vous voulez,

Si vous voulez rien nous donner

Dites-nous lé.

Nous prendrons la fille aînée,

Nous y ferons chauffer les pieds!

La Ignolée! La Ignoloche!

Pour mettre du lard dans ma poche!

 

Nous ne demandons pas grand-chose

Pour l’arrivée.

Vingt-cinq ou trente pieds de chignée,

Si vous voulez.

Nous sommes cinq ou six bons drôles,

Et si notre chant n’vous plaît pas

Nous ferons du feu dans les bois.

Étant à l’ombre,

On entendra chanter l’coucou

Et la Coulombe!

Il semblerait que les vers : « Nous prendrons la fille aînée, Nous y ferons chauffer les pieds! » soient un rappel aux sacrifices humains pratiqués par les druides des temps les plus anciens.

Une coutume de fin d'année

La guignolée est donc une pratique ancienne qui se déroulait, dans la France ancienne ainsi que dans le Canada francophone où elle a été apportée par les colons français (Postic, 2009), la veille du jour de l’An. Au Québec, en 1903, lorsque les Voyageurs de commerce se sont joints à la Société Saint-Vincent de Paul pour sillonner les rues, elle se faisait à la veille de Noël (Dion, nd). Depuis les années 1930, au Québec, elle est organisée vers le 10 décembre. Et, en cette année 2020 particulière, les nombreuses guignolées se déroulent et se prolongent, pour beaucoup, en mode virtuel.

Écoutez également, si vous le souhaitez, ce reportage fort intéressant de Radio-Canada : La semaine verte du 24 décembre 1989.

Pour en savoir plus sur la coutume de la guignolée en France (texte à paraître en janvier).

 

TRAVAUX CITÉS

Dion, Claude. (nd). La guignolée. Cercle des Voyageurs de commerce. Québec. http://www.uquebec.ca/~uss1083/ssvdp/guignolee.htm

Postic, Fan᷈ch. (2009). La résistance des marges : exploration, transfert et revitalisation des traditions populaires des francophonies d’Europe et d’Amérique. Revue interdisciplinaire en études acadiennes. Numéro 13-14-15, printemps-automne 2008, printemps 2009. DOI : https://doi.org/10.7202/038446ar

Provencher, Jean. (2011). Le temps des sollicitations. Les Quatre Saisons. https://jeanprovencher.com/2011/12/19/le-temps-des-sollicitations/

Roy, Pierre-Georges (1944). Les petites choses de notre histoire. Septième série. Québec : Éditions Garneau. 301 pages.

Illustration : Motte, Henri-Paul. (1900). Druide coupant le gui au 6e jour de la lune. Récupéré sur https://commons.wikimedia.org

1 Commentaire

  • Sarpentier Jacques Publié le 23/12/2020 03:40

    Très intéressante lecture.
    Bravo

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