Le Français Jean Cousin, explorateur Dieppois, a-t-il découvert l’Amérique et les Indes? (Partie 1)

Le Français Jean Cousin, explorateur Dieppois, a-t-il découvert l'Amérique et les Indes? (Partie 1)

Image: adaptation d’une carte ancienne (vers 1681) de Claude Bernou.

C’est la question que soulevait un article de la Revue de l’Amérique Latine en évoquant le voyage d’exploration des côtes de l’Afrique du capitaine Cousin en 1488.

Le navigateur Jehan Cousin de Dieppe a-t-il donc découvert l’Amérique avant Christophe Colomb et a-t-il découvert les Indes avant Vasco de Gama ?

Selon l’Américaniste Marius André de la Revue de l’Amérique Latine :

(…) Jean Cousin, qui, chargé d’une mission d’exploration de la côte d’Afrique, en 1488, s’aventura en plein océan vers l’ouest, fut entraîné par le grand courant équatorial et, au bout de deux mois, aurait atteint une terre inconnue près de l’embouchure d’un vaste fleuve. Cette terre était le Brésil, et le fleuve celui des Amazones. Il aurait ensuite fait voile vers l’Afrique et tourné le cap de Bonne-Espérance. Ainsi, dans un seul voyage, il aurait précédé Colomb de neuf ans et Vasco de Gama de quatre.

André, 1922, p. 290

Il se pourrait donc que le Dieppois Cousin ait découvert le Brésil.

Il se pourrait qu’il ait dépassé le cap de Bonne-Espérance, peu après Bartolomeu Dias (1450-1500) qui, en 1487, prend la mer pour trouver la route des Indes, mais est contraint, par son équipage, de rentrer au Portugal en 1488.

Il se pourrait aussi qu’il ait ouvert la route des Indes 10 ans avant Vasco de Gama (1469?-1524), puisque de Gama a contourné le cap de Bonne-Espérance en 1498.

Il se pourrait seulement que le Dieppois Cousin ait fait tout cela, car ce n’est pas une évidence pour tous les historiens. Certains prétendent même qu’il ne s’agit que d’une légende, d’autant qu’il n’y a aucune preuve : les archives de l’Amirauté à Dieppe ont été détruites par les Anglais en 1694. Ces archives auraient été les seules à pouvoir mettre fin à l’énigme, puisque le capitaine Cousin, lui-même, y avait déposé ses relations de voyage.

Ainsi, à en croire Rainaud :

Il faut reléguer parmi les fables la prétendue navigation du capitaine Cousin de Dieppe autour du cap de Bonne-Espérance vers les années 1490-1492. Le seul témoignage que l’on puisse invoquer, celui de Desmarquets, l’auteur des Mémoires Chronologiques de la ville de Dieppe, ne reproduit qu’une tradition et des plus incertaine.

Rainaud, 1893, p. 211

Jules Duval émet les mêmes doutes que Raynaud. Il écrit, en relatant chronologiquement les expéditions maritimes françaises :

La première est celle du capitaine Cousin, du port de Dieppe, qui, dès l’année 1488, au lendemain du retour de Barthélemy Diaz, aurait, d’après les instructions d’un savant, prêtre et mathématicien dieppois, Descaliers, pris la route de l’Afrique, mais aurait été porté par les courants sur les côtes du Brésil ; puis, dans un second voyage (1490 ?), aurait devancé Vasco de Gama dans son itinéraire vers le cap de Bonne-Espérance et l’Inde. La tradition de ce double voyage n’est éclairée que par des indices trop vagues pour en faire apprécier la direction et les résultats ; tout se réduit à des probabilités et conjectures.

Duval, 1868, p. 412

Tout se réduit donc à des conjectures qui ne s’étayent que par de maigres indices.

De maigres indices

Selon André, à bord du navire et sous les ordres du capitaine Cousin se trouvait un marin espagnol : Vincent Pinson ou Pinzon. Celui-ci aurait tenté, à plusieurs reprises, de fomenter une mutinerie de l’équipage, n’étant pas d’accord avec les décisions de son capitaine. Cousin, dès son retour en France, aurait traduit Pinson devant la juridiction maritime et le rebelle serait alors retourné en Espagne.

Ce Vincent Pinson, accompagné de son frère, aurait par la suite navigué avec Christophe Colomb lors de son voyage de 1492. Forts de leurs souvenirs de leur voyage avec Cousin, les marins Pinson auraient ainsi aidé Colomb à trouver l’Amérique.

Il s’avère en effet que Christophe Colomb a été accompagné par trois frères Pinson lors de son voyage de 1492, dont Vincent-Yanez Pinzon. Le père jésuite Charlevoix explique : « Vincent Yanez Pinçon, Espagnol, qui avoit accompagné Christophe Colomb à son premier voyage… » (Charlevoix, 1744, p. 27). Le fils de Colomb ne nie pas, dans ses écrits, que Pinson a été consulté par le grand navigateur, son père, pour confirmer sa route vers l’Amérique.

Colomb pouvait-il ignorer qu’un Français avait fait le voyage avant lui ?

Certains historiens ont donc tenté de faire valoir la primauté de la découverte de l’Amérique par le capitaine Cousin. Malheureusement, dit Voisin de la Popelinière dans Histoire du monde en 1582 :

Notre Français, mal avisé, n’a eu ni l’esprit, ni la discrétion de prendre justes mesures publiques pour l’assurance de ses desseins, aussi hautains et généreux que ceux des autres, comme si c’était trop peu d’avoir commis une semblable faute touchant les découvertes des nôtres en Afrique, où les vaisseaux normands trafiquaient avant les Portugais y eussent abord.

La Popelinière dans (André, 1922)

Mais alors?

La fin du XIXe siècle a vu naître différentes théories pour prouver ou contredire le fait que Cousin ait été le premier découvreur de l’Amérique. Cependant, toutes les opinions s’appuient plus ou moins sur les écrits de Desmarquets :

Cousin partit du port de Dieppe dans le commencement de l’année 1488. Ce capitaine est le premier de l’univers qui ait su, d’après les leçons de Descaliers, prendre hauteur au milieu des mers ; aussi ne serra-t-il plus les côtes, comme avoient fait ses prédécesseurs. Dès qu’il fut sorti de la Manche, il s’élança dans l’Océan, et se trouva arrêté au bout de deux mois par une terre inconnue, où il signala l’embouchure d’un grand fleuve, qu’il nomma Maragnon, et que depuis on a nommé le fleuve des Amazones. Cousin, sur la hauteur prise de cette terre, comprit qu’il falloit, pour gagner le dessus de la côte d’Adra, faire route vers le pôle du midi, en courant sur l’est ; à ce moyen il fit le premier la découverte de la pointe d’Afrique ; il donna le nom des Aiguilles à un banc qu’il y observa. Ce jeune capitaine ayant pris note des lieux et de leur position, revint aux côtes de Congo et d’Adra, où il fit des échanges de ses marchandises, et arriva à Dieppe dans le courant de 1489

Desmarquets, 1785

Jean-Antoine-Samson Desmarquets (1722-1809) est l’auteur d’un gros ouvrage, paru en deux volumes en 1785, intitulé : Mémoires Chronologiques pour servir à l’histoire de Dieppe et à celle de la navigation française; avec un recueil abrégé des Privilèges de cette ville.

Desmarquets est assurément un spécialiste de la ville de Dieppe et de ses explorateurs. Cependant, d’où tient-il ses sources pour affirmer que Jean Cousin est le navigateur qui a découvert l’Amérique ?

A-t-il eu accès à des carnets de voyage de marins dieppois, carnets tenus secrets pour éviter que des rivaux ne s’emparent des découvertes effectuées ? Des carnets qui n’auraient pas brûlé en 1694 avec les archives de l’Amirauté à Dieppe ?

A-t-il pu interroger lui-même des gens qui ont fréquenté, connu ou entendu des récits sur Jean Cousin et ses découvertes?

La suite dans un prochain article

TRAVAUX CITÉS

André, M. (1922). Un Précurseur français de Colomb et de Vasco de Gama. Journal de la société des Américanistes, 14-15, pp. 289-291. Récupéré sur http://www.persee.fr/doc/jsa_0037-9174_1922_num_14_1_4008?q=le+navigateur+jean+cousin

Charlevoix, P.-F.-X. (1744). Histoire et description generale de la Nouvelle France. Tome 1, avec le journal historique d’un voyage fait par ordre du Roi dans l’Amérique septentrionale (Vol. 1). (B. n. France, Éd.) Paris : Chez Didot, quai des Augustins, à la Bible d’or. M. DCC. XLIV. Avec approbation et privilege du Roi. Consulté le 07 2019

Desmarquets, J.-A.-S. (1785). Mémoires chronologiques pour servir à l’histoire de Dieppe, et à celle de la navigation françoise; avec un recueil abrégé des privilèges de cette ville. Paris,. Dans E. Le Corbeiller, La question Jean Cousin (Vol. 1, pp. 91-98). Bulletin de la Société de géographie, 7e série, tome XIX, 1898.

Duval, J. (1868). Premier âge des colonies françaises dans Revue des cours littéraires de la France et de l’étranger. Dans U. d. Harvard (Éd.), Revue des cours littéraires de la France et de l’étranger. Paris : G. Bailliere.

Rainaud, A. (1893). Le continent austral : hypothèses et découvertes. (U. d. Michigan, Éd.) Colin.

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